Lolita Tergémina signera en février la première mise en scène d’une artiste ultramarine confiée par la Comédie-Française, une étape notable pour la représentation des artistes d’outre-mer dans les institutions théâtrales nationales. Nommée la saison dernière à la direction du Centre dramatique national de l’océan Indien (CDNOI), à Saint-Denis de La Réunion, elle y adapte La Fournaise, texte de la Mauricienne Ananda Devi, qui revisite le mythe d’Othello avec Birane Ba dans le rôle-titre. Le spectacle sera créé au Studio-Théâtre du 4 février au 14 mars, avant une tournée qui mènera la troupe au Chaudron, quartier populaire de Saint-Denis, puis à Mayotte et à l’île Maurice.
La décision émane directement de l’administration de la Comédie-Française. « Quand Clément Hervieu-Léger, administrateur général de la Comédie-Française, m’a appelée, je n’y croyais pas, se souvient Lolita Tergémina. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. » La coproduction avec le CDNOI inscrit ce projet dans une logique de coopération entre l’institution nationale et le seul Centre dramatique national d’outre-mer.
Ce rayonnement contraste avec la situation budgétaire du centre, que sa directrice décrit sans détour. Le CDNOI dispose d’un budget annuel de 2,3 millions d’euros, amputé de 3 % des dotations de l’État et de 5 % de la part du département, la région s’étant maintenue. Ces baisses rognent sur le disponible artistique et contraignent à des arbitrages. « Ma priorité, c’est de maintenir les coproductions locales. Mais pour ça, j’ai dû réduire le nombre de spectacles accueillis depuis l’Hexagone, qui coûtent si cher. Ça ne me fait pas plaisir, bien sûr ; l’idée, ce n’est pas de se renfermer sur nous-mêmes. Et comme partout, on m’incite à développer le mécénat », soupire-t-elle.
L’institution doit également composer avec une contrainte patrimoniale : privée de sa salle principale du Grand Marché, dont la réouverture est prévue en 2029, elle se contente pour l’heure de Lafabrik, un cube de création artistique de 250 places. À cela s’ajoute un défi d’audience. « Le public réunionnais est très éloigné du théâtre, décrit-elle. Les familles se déplacent principalement pour venir voir du stand-up ou de la musique. » Selon elle, le passé colonial de l’île hiérarchise encore fortement les cultures : « il y a encore des barrières à faire tomber ».
Avant de rejoindre la Comédie-Française, la directrice a choisi d’ancrer sa première création dans son territoire. Na pwin persone, texte de l’autrice bénédictine Barbara Robert, fait danser les vers de Baudelaire avec le créole réunionnais et explore les incompréhensions générationnelles qui fracturent l’île. Le spectacle est joué une semaine au pied de la cheminée de l’ancienne usine sucrière de Beaufonds, à Saint-Benoît, sur le Mobiltéat, dispositif itinérant du CDNOI qui irrigue le territoire depuis deux saisons. Scène, gradins, billetterie, loges et deux ateliers de construction de décors et de costumes se plient dans deux conteneurs, chargés sur deux semi-remorques pour atteindre les hauteurs de l’île, voire prendre la mer. L’équipe du centre a passé un mois dans cet ancien quartier ouvrier pour mener des ateliers artistiques avec les associations locales, invitées à restituer leur travail avant chaque représentation. « C’est ici que je voulais imaginer ma première mise en scène comme directrice du Centre dramatique, pas à Saint-Denis », sourit la quadra.
Son parcours éclaire l’absence persistante de formation professionnelle au spectacle vivant à La Réunion, un vide de politique publique qu’elle a elle-même dû contourner. À 14 ans, sa professeure de français lui fait découvrir Andromaque, dont elle récite encore les vers par cœur. « Chez moi, les livres n’existaient pas ; le théâtre, ça a été une manière de m’extraire de ma condition sociale », explique-t-elle. Après une licence de sciences de l’éducation, pour rassurer son père, elle intègre le conservatoire réunionnais, tout juste ouvert sur l’île. Mais il faut ensuite partir : en 2000, elle rejoint l’ENSATT à Lyon, dont elle est la première élève réunionnaise. « Oui, j’ai subi le racisme, dénonce-t-elle. J’ai vécu des années difficiles. Mes cheveux, ma peau : les gens me regardaient bizarrement. Jusqu’alors, je ne m’étais jamais posé la question de la supposée différence. » Elle en fait une force, puisqu’elle savait qu’elle reviendrait.
Après la compagnie de Luca Ronconi et les Bacchantes, où elle ne se voyait proposer que des « rôles de Noire de service », elle rentre au pays et crée sa compagnie Sakidi, qui traduit les grands classiques en créole réunionnais. « C’est un enjeu majeur ici, explique-t-elle. Le créole est parlé par la grande majorité de la population ; pourtant, comme il a été interdit à l’école jusque dans les années 1980, il reste dans beaucoup d’esprits une langue qui n’est pas liée à la réussite. »
Faire venir le théâtre dans les endroits les plus escarpés de l’île, œuvrer à une meilleure représentativité des artistes ultramarins en métropole, poursuivre les collaborations dans l’océan Indien : les défis sont multiples pour la directrice, qui semble les aborder avec sérénité et confiance. À sa place.
Fanny Imbert, envoyée spéciale à La Réunion (www.sceneweb.fr)