Le contre-budget présenté par Marine Le Pen, cheffe du Rassemblement national, repose sur une mécanique de mise en œuvre que le gouvernement juge tout simplement irréaliste. Au cœur du débat : la capacité réelle d’exécuter 140 milliards d’économies d’ici 2032, de respecter les échéances budgétaires annoncées et de faire fonctionner des réformes dont plusieurs dépendent d’acteurs extérieurs que le RN ne contrôle pas.
Le document, présenté par la favorite des sondages pour l’élection présidentielle de 2027, fixe des objectifs chiffrés précis. Il prévoit de repasser sous la barre des 3 % de déficit public d’ici 2030, alors qu’environ 5,4 % sont attendus en 2026, et de ramener l’endettement de la France à 112 % du PIB, contre 119 % aujourd’hui. Le tout en abaissant les impôts de 30 milliards d’euros.
C’est précisément sur la faisabilité de ce calendrier que les ministres de l’Économie et des Comptes publics concentrent leurs critiques. Roland Lescure, ministre de l’Économie, juge que la proposition repose sur des prévisions de croissance de 1,8 %, un niveau qui, selon lui, se situe « bien au-dessus de ce que tous les économistes sérieux français et internationaux planifient ». Or toute trajectoire budgétaire se tient ou se défait sur ses hypothèses d’exécution : si la croissance ne suit pas, les économies promises ne se matérialisent pas.
David Amiel, ministre des Comptes publics, résume le reproche en une formule : « un budget Potemkine, en carton-pâte ». Une façade, suggère-t-il, dont la structure ne résisterait pas à l’épreuve de la mise en œuvre. Lescure abonde avec une autre pique : « Vous rêvez en couleur ».
Le RN calcule ses économies à partir de trois leviers principaux : des réformes sur l’immigration, une réduction de la contribution française à l’UE et des baisses des dépenses des collectivités territoriales. C’est sur les deux premiers que le gouvernement pointe les goulots d’étranglement les plus concrets.
Sur le volet européen, le RN propose 9 milliards d’économies sur la contribution française. Lescure rappelle la procédure : « Il faudra le faire adopter par les 26 partenaires », et « ce n’est pas acquis ». Autrement dit, cette ligne budgétaire dépend d’une négociation que la France ne mène pas seule. Et même en cas de succès, le ministre détaille les premiers affectés : « les agriculteurs français, premiers bénéficiaires de la politique agricole commune (PAC), les entreprises françaises qui bénéficient de subventions, les laboratoires de recherche français qui bénéficient des programmes de recherche européens ».
Le poste immigration, chiffré à 15 milliards d’économies, essuie une critique encore plus directe. Selon Roland Lescure, il s’agit de « mesures pour la plupart anticonstitutionnelles », de « mesures à la va-comme-je-te-pousse ». Un obstacle d’ordre juridique, donc, qui rendrait une large part de ces économies inapplicables en l’état.
Le RN répond sur le terrain des principes. Jean-Philippe Tanguy, député du parti, assume le mot du ministre : « nous rêvons en couleurs, c’est la renaissance de la France avec Marine Le Pen ».
Le contre-budget comporte aussi une mesure de rupture forte sur les retraites : ramener l’âge de départ à 62 ans, voire 60 ans, contre 64 ans aujourd’hui. Selon Marine Le Pen, le retour à 60 ans serait rendu possible par « une grande réforme de la capitalisation individuelle et collective ». Une bascule de grande ampleur dans le financement du système, dont la transition opérationnelle n’est pas détaillée dans le document.
Le RN propose enfin une « règle d’or » constitutionnelle, destinée à contraindre les gouvernements successifs à réduire la dette chaque année. Lescure balaie l’idée d’un revers de la main : il ne suffit pas « d’inscrire dans la Constitution un texte pour que les économies suivent ». Une norme, plaide-t-il, ne remplace pas l’exécution.
Dernier volet, l’écologie. Marine Le Pen souhaite « cesser les subventionnements à perte des énergies intermittentes » et promet « une grande réforme structurelle » de la « politique écologique et énergétique », avec l’ambition d’atteindre « avant 2050 la neutralité carbone ».
Au total, le débat oppose deux lectures du même document. Le RN y voit un programme de renaissance budgétaire ; le gouvernement y voit un ensemble de mesures « incantatoires et totalement inapplicables », dont les engagements dépendent d’hypothèses de croissance trop optimistes, de partenaires européens non acquis et d’obstacles constitutionnels non levés. À moins de deux ans de la présidentielle, la question de fond reste celle de l’exécution : que reste-t-il d’un budget une fois confronté à la réalité de sa mise en œuvre ?