Couvre-feu à Maurice: un tiers de l’île verrouillé, la pénurie d’eau toujours en toile de fond
Dix régions administratives, principalement en périphérie des villes, soit environ un tiers du territoire mauricien, sont placées sous couvre-feu depuis mardi soir jusqu’à mercredi matin. Le gouvernement veut rétablir l’ordre après plusieurs jours de manifestations, dont l’une des causes profondes tient à un dysfonctionnement majeur des services publics: une pénurie d’eau qui frappe l’île depuis environ deux semaines.
Le Premier ministre Navin Ramgoolam a justifié le dispositif en des termes sans ambiguïté. «Mon message est clair et sans concession: on va identifier les instigateurs et tous ceux qui sont en train d’agir contre l’intérêt du pays et ils auront à en répondre», a-t-il déclaré. Il a ajouté: «Ceux qui ont commis des actions auront à en subir les conséquences bien lourdes que leurs actions anti-patriotiques justifient.» Sur le terrain, la mesure semblait fonctionner: aucun débordement n’a été rapporté depuis son entrée en vigueur, selon un correspondant de l’AFP présent mardi soir.
Le point de rupture opérationnel est survenu lorsqu’un policier a grièvement blessé une femme par balle. Selon des témoins, il a tiré sans sommation, atteignant la victime au cou. L’agent a été arrêté et traduit en justice. La femme est toujours hospitalisée, mais la balle a pu lui être retirée par une équipe de chirurgiens indiens dépêchée à Maurice pour la sauver, rapportent les médias locaux. Après cet incident, quelques pillages ont été recensés, notamment dans deux supermarchés, et des commissariats ont été attaqués, laissant plusieurs policiers blessés.
Les manifestations avaient toutefois commencé avant ce tir, sous la forme de blocages de routes avec des pneus brûlés, que la police avait été appelée à disperser. Au-delà de la crise de l’approvisionnement en eau, les protestataires dénonçaient aussi la hausse du coût de la vie. Ces deux griefs, l’un lié à un service essentiel défaillant, l’autre au pouvoir d’achat, ont nourri une contestation qui a fini par déborder les capacités de maintien de l’ordre.
Les conséquences pratiques se font sentir jusque dans le quotidien. Selon les autorités britanniques, de nombreuses écoles seront fermées mercredi. L’ambassade britannique à Maurice a appelé ses ressortissants à «se tenir à l’écart des manifestations», qui pourraient selon elle se poursuivre. Dans le même esprit, l’ambassade de France a demandé à la communauté française de «faire preuve de prudence».
Cette crise frappe pourtant un pays présenté comme un modèle de stabilité et de prospérité sur le continent africain, avec un PIB par habitant parmi les plus élevés d’Afrique. Depuis son indépendance du Royaume-Uni en 1968, Maurice a connu une croissance remarquable. Son économie, autrefois agricole et centrée sur le sucre, s’est diversifiée: le tourisme, porté par des plages immaculées et des récifs coralliens, le textile et le secteur financier en sont aujourd’hui les moteurs. Le pays avait même brièvement obtenu le statut de pays à revenu élevé en 2020, avant que la pandémie de Covid-19 ne frappe durement son économie. L’archipel de l’océan Indien avait toutefois déjà connu des émeutes en 1999, après la mort d’un chanteur en cellule.
Reste à savoir si le couvre-feu permettra de rouvrir la voie à un traitement effectif des problèmes de fond, à commencer par le rétablissement d’une distribution d’eau normale dans un territoire où la pénurie dure depuis deux semaines.