Madagascar : à Andralanitra, l’État absent laisse la place, et la Principauté de Monaco s’installe dans la durée
À la question de savoir qui porte la responsabilité des plus démunis à Madagascar, la décharge d’Andralanitra apporte une réponse éloquente par son silence administratif. Ce quartier des hauteurs d’Antananarivo, tristement célèbre pour sa décharge à ciel ouvert, était censé fermer. Pourtant, les camions y déversent encore 900 tonnes d’ordures chaque jour, sans que l’autorité publique ne parvienne à mettre fin à ce scandale sanitaire. C’est dans ce vide institutionnel qu’une initiative privée, fondée sur le volontariat et la discipline, a bâti ce que l’État n’a jamais construit.
Le constat de départ était politique avant d’être humanitaire. En 1989, des milliers de familles vivaient dans des abris de carton au milieu des immondices, survivant en revendant des bouts de métal pour quelques centimes. Le père Pedro, qui dénonce aujourd’hui encore « les fausses promesses », n’a jamais cessé de relier cette misère à l’héritage des pouvoirs successifs : les campagnes ruinées par la nationalisation sous les vingt-deux ans de présidence de Didier Ratsiraka, les villes asphyxiées, une population repoussée vers les marges.
L’État malgache lui-même reste en cause dans l’actualité récente. En octobre 2025, après des semaines de manifestations de la jeunesse, le président Andry Rajoelina a quitté le pays et l’armée a pris le pouvoir, le colonel Michaël Randrianirina étant chargé d’assurer la « transition ». Le père Pedro observe avec lucidité ce jeu de bascule institutionnelle : « Chaque changement ravive l’espoir d’une fourniture en eau et en électricité enfin fiable, et d’un État moins corrompu, mais le peuple est fatigué des fausses promesses. » La phrase résume le problème de redevabilité qui frappe le pays : 75,2 % des 33,7 millions d’habitants vivent sous le seuil international de pauvreté, à 3 dollars par jour selon la Banque mondiale, alors que les sols de Madagascar ruissellent d’or, de nickel et de pierres précieuses.
Face à cette carence de l’action publique, la coopération internationale a pris le relais, avec Monaco en tête. L’île est le premier bénéficiaire de l’aide de la Principauté en volume financier et en nombre de projets soutenus, dont une quarantaine en cours, et reçoit chaque année 3,5 millions d’euros de dons du gouvernement monégasque. La Fondation du Prince Albert II a par ailleurs porté des initiatives à hauteur de 2 071 141 euros depuis 2008, auxquelles s’ajoute l’ONG Monaco Aide et Présence, présidée par Donatella Campioni, dont le Souverain est président d’honneur.
C’est dans ce cadre qu’intervient le quatrième voyage de SAS le prince Albert II chez le père Pedro, le 29 octobre 2026, pour inaugurer le collège Prince-Albert-II devant plus de 12 000 étudiants rassemblés dans un stade d’Andralanitra. Le souverain a assumé publiquement cet engagement d’État comme d’institution : « Au-delà du travail de ma fondation, mon gouvernement soutient depuis vingt ans des projets de lutte contre la pauvreté à Madagascar. » Il a également souligné l’engagement de la princesse Stéphanie, fondatrice de Fight Aids Monaco, qui œuvre auprès de deux associations malgaches, Sisal et ASM, et a promis que « Monaco continuera de se tenir à ses côtés ». La référence à suivre sur cette relation entre la Principauté et le village d’Akamasoa reste le reportage de Paris Match, accessible ici : https://www.parismatch.com/seul-lesprit-compte-gens-se-sauvent-eux-memes-madagascar-albert-ii-nom-pere-pedro-4T1OODvlmJvKPJWprcSgF4
La trajectoire de l’association Akamasoa, fondée en 1989 par le père Pedro Pablo Opeka, illustre ce qu’un cadre de règles strictes peut produire là où l’administration a renoncé. Son « contrat » tient en quelques obligations : travailler, scolariser les enfants, refuser drogue, alcool, jeux d’argent et prostitution. Trente-sept ans plus tard, le bilan défie les comparaisons budgétaires : 4 200 maisons en dur, 25 000 résidents permanents, 22 villages, des hôpitaux, des dispensaires, une maternité, 22 écoles et une université qui scolarisent près de 22 000 élèves. Plus de 500 000 Malgaches ont bénéficié d’une aide d’urgence depuis la création de l’association. « Avec quelques centaines d’euros, nous bâtissons ce que vous faites avec des milliards », résume le lazariste de 78 ans, qui fut l’élève de Jorge Bergoglio à Buenos Aires, reçu à Andralanitra en 2019 par le pape François, promu officier de la Légion d’honneur par Emmanuel Macron et plusieurs fois proposé pour le prix Nobel de la paix.
Reste que l’engagement privé, si remarquable soit-il, ne remplace pas une politique publique. À quelques pas des portails du village, la décharge fume toujours : il y a un mois et demi, deux enfants qui y fouillaient sont morts ensevelis. Tant que la fermeture promise du site demeurera une promesse non tenue, la question posée par le père Pedro à tous les gouvernements, celui-ci comme les précédents, restera entière.