Halima El Bakhti serre contre elle son imperméable beige, emmitouflée dans une grosse écharpe, tandis que la lecture de l’autopsie de sa fille s’étire dans la salle d’audience. À ses côtés, Ahmed Touloub, le crâne dégarni et la barbe blanche, reste immobile, le visage posé dans sa main, les yeux fixés sur ses pieds, semblant presque dormir. Lundi 2 novembre, au premier jour de leur procès devant la cour d’assises du Loir-et-Cher, les deux parents de la petite Inass, morte il y a trente-neuf ans, ont été scrutés autant pour ce qu’ils ont dit que pour ce qu’ils sont devenus.
L’accusée, 72 ans, est poursuivie pour “actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner”. Ahmed Touloub, 74 ans, répond de la complicité de ce crime. Tous deux encourent la réclusion à perpétuité. La présidente de la cour, Audrey Debeugny, a fait passer des examens médicaux aux deux septuagénaires pour s’assurer de leur capacité à comparaître jusqu’au 18 novembre.
Halima El Bakhti a été examinée le 16 octobre. Le rapport relève un symptôme dépressif et des troubles cognitifs légers, mais précise qu’elle “comprend les questions et coopère” et que “son état de santé est compatible avec sa comparution”. Interrogée par la magistrate, elle se plaint que “les séances sont longues” et dit avoir “mal aux reins”. Audrey Debeugny insiste, expliquant que le procès doit permettre de comprendre “comment les choses se sont passées”. “Je vais essayer de venir et d’assumer”, répond finalement la vieille dame.
Son ex-mari, examiné le 15 octobre, présente des “troubles cognitifs légers à modérés”, selon le médecin, qui estime néanmoins que son état permet sa comparution. À la barre, où il avance péniblement, appuyé sur l’huissier et sur sa canne, Ahmed Touloub l’assure : “Des fois, j’ai des trous de mémoire.”
Ce sont ces mots qui ont placé l’état de santé des deux accusés au centre des débats de la journée, comme le relatait franceinfo dans son récit de l’audience : https://www.franceinfo.fr/faits-divers/martyre-de-l-a10/des-fois-j-ai-des-trous-de-memoire-au-premier-jour-de-leur-proces-l-etat-de-sante-des-parents-de-la-martyre-de-l-a10-au-c-ur-des-debats_8264537.html
La journée avait pourtant commencé par des images de fragilité. Les deux ex-époux, séparés depuis 2010, sont arrivés l’un après l’autre au tribunal judiciaire de Blois et comparaissent libres. Halima El Bakhti a lentement gravi les marches du palais de justice, camouflée sous la robe noire de son avocate, la pénaliste Camille Radot. Ahmed Touloub, défendu par le ténor lillois Frank Berton et son associée Yasmina Belmokhtar, s’est présenté avec un masque chirurgical et des lunettes de soleil. Environ 80 journalistes suivent le dénouement judiciaire de l’un des plus vieux “cold cases” de France. Assis côte à côte au premier rang, les deux accusés ne s’adressent aucun regard.
Dans l’après-midi, la longue lecture de l’arrêt de la chambre de l’instruction a plongé la salle dans l’effroi. Le compte-rendu d’autopsie du corps de la fillette de 4 ans, retrouvée morte et mutilée le long de l’autoroute A10 en août 1987, semble interminable : “de très nombreuses plaies d’âges différents sont disséminées sur le corps”, “une bonne partie de ses plaies ont l’aspect de morsures”. “Le décès n’est probablement pas survenu brutalement mais plutôt progressivement”, ajoute le légiste. Dans le public, une rangée de cinq femmes oscille entre tristesse, dégoût et gêne en écoutant les déclarations des époux lors de leurs gardes à vue, en juin 2018, puis de leurs interrogatoires successifs.
Ces déclarations, la cour les a entendues à nouveau. Halima El Bakhti a reconnu qu’elle “tapait” régulièrement sa fille et lui donnait des gifles, mais “ne se rappelait plus de brûlures ou de morsures sur l’enfant”. Ahmed Touloub a décrit une fillette martyrisée par son épouse et admis avoir été “un lâche” en ne la dénonçant jamais, “de peur que les enfants ne soient placés”. Les six autres enfants du couple, tous auditionnés, ont décrit une mère fragile, en proie à de violentes “crises”, puis redevenue tendre et attentionnée. Leur deuxième fille, âgée de 6 ans à l’époque, a remis un texte où elle évoque, à 45 ans, “une violence imbriquée, enlisée, mélangée avec un amour inconditionnel, violent et épuisant”.
Interrogée sur les qualifications pénales, Halima El Bakhti a d’abord répondu : “Ils ont menti sur moi, ce n’est pas vrai”, accusant son ex-mari et ses filles d’avoir “beaucoup menti”. Relancée, elle a balbutié : “Non, c’est ma fille”, avant de se rasseoir. Son ex-mari, lui, a déclaré d’une petite voix : “Je n’ai jamais touché à aucun de mes enfants”, avant d’ajouter : “Moi-même j’ai été battu, alors, comment je peux être complice ?”
Les deux défenses ont réclamé des expertises psychiatriques complémentaires, Frank Berton rappelant que l’on ne “peut pas faire comparaître quelqu’un qui ne serait pas en mesure de comprendre les questions”. Le ministère public s’y est opposé : “Le dossier est prêt à être jugé”, a insisté l’avocat général Stéphane Javet, invitant la cour à reformuler “les passages complexes” si nécessaire. En soirée, la présidente a rejeté la demande pour Halima El Bakhti mais l’a validée pour Ahmed Touloub, se fondant notamment sur une “probabilité de démence modérée” relevée en octobre. Les débats ne seront pas suspendus, et la suite du procès dépend désormais des résultats de cette nouvelle expertise, attendus “dans les prochains jours”.