Justice climatique : les exclus de l'écologie face à l'État

Justice climatique : les exclus de l'écologie face à l'État

Assurance, foncier et santé : le coût économique de l'exclusion des Voyageurs

En 2025, l’État français a été attaqué en justice par l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC), aux côtés de Greenpeace France, Oxfam France et Notre affaire à tous, pour manquement à son obligation de protéger tous les citoyens des conséquences du changement climatique. C’est dans ce contexte contentieux que le juriste William Acker, issu d’une famille de Voyageurs, publie en septembre 2026 aux Éditions du commun son second ouvrage, Racisme environnemental. Penser la convergence depuis la lutte contre l’antitsiganisme, où il dénonce un angle mort du débat écologique français : le rapport entre assignation raciale et inégalités environnementales. Il y appelle à construire des « alliances entre les luttes antiracistes, écologistes et sociales ». Un positionnement qui interroge directement les acteurs économiques : collectivités qui aménagent et localisent les aires d’accueil, assureurs qui refusent de couvrir les caravanes, exploitants agricoles qui défendent la valeur de leurs terres, et l’État lui-même.

La question du financement et de l’exploitation du sol occupe une place centrale dans son analyse. En ruralité, la relégation des Voyageurs est aggravée, selon lui, par les enjeux économiques liés à l’exploitation de la terre et à l’agro-industrie. Il cite l’exemple de l’épandage de lisier par certains agriculteurs sur leurs terres pour décourager l’installation de « gens du voyage », quand ils n’épandent pas directement sur eux. En 2023, la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) d’Île-de-France avait mené une opération de ce type, baptisée « Récupérons nos terres ». Ces pratiques, note Acker, s’alignent aujourd’hui avec des logiques institutionnelles : la rationalisation du droit de l’urbanisme et du droit de l’environnement a offert des outils pour expulser les Voyageurs du monde agricole, alors même que ces populations ont toujours été des travailleuses du monde rural, marchandes, ouvrières agricoles et, pour certaines, désormais propriétaires agricoles.

Les coûts se lisent aussi dans la santé et l’assurance. Dans son premier livre, Où sont les « gens du voyage » ? Inventaire critique des aires d’accueil, publié en 2021, Acker recensait ces espaces dédiés, dont la localisation est décidée par les collectivités territoriales et approuvée par l’État via les préfets. Le bilan est lourd : plus de la moitié se trouvent à proximité directe de nuisances environnementales, des conclusions confirmées par une étude de la Fnastat de 2022 et une autre de l’Inrae en 2025. Ces aires jouxtent décharges, déchetteries, stations d’épuration, autoroutes, voies TGV et ICPE, dont des sites Seveso. Le coût sanitaire est mesurable : espérance de vie inférieure jusqu’à 15 ans à la moyenne nationale, un Voyageur sur deux exposé à un taux de plomb trop élevé, et une étude de Santé publique France de 2024 en Nouvelle-Aquitaine qui établit clairement le lien entre atteintes environnementales et santé.

S’y ajoutent les dépenses subies par les familles elles-mêmes. Aucun dispositif national ne répond aux refus des assureurs d’assurer les caravanes, laissant les Voyageurs assumer seuls les aléas climatiques et les catastrophes naturelles, « doublement punis ». La vulnérabilité climatique a aussi son économie. Les caravanes offrent une protection faible, un problème qui pourrait être résolu par un aménagement correct des terrains. Mais ceux-ci sont définis sans prise en compte des risques : aires situées en zones inondables, surfaces bétonnées et goudronnées sans ombre ni espaces de fraîcheur, au détriment des personnes âgées, en situation de handicap et des plus jeunes.

La contrainte se déplace désormais vers le carburant. L’augmentation des prix restreint la mobilité de celles et ceux qui continuaient à se déplacer, tandis que le nombre d’espaces dédiés, trop faible, pousse nombre de familles vers des installations illicites exposées au risque permanent d’expulsion. Et la législation, elle, laisse ce marché de la relégation fonctionner sans frein. « C’est le silence du droit qui permet cela », résume Acker, pour qui l’indifférence politique est volontaire alors que les alertes s’accumulent. Une piste ouverte : mettre en ordre la réglementation des ICPE, puisque les aires d’accueil, non considérées comme des établissements recevant du public, ne sont pas protégées comme telles. « Une aire d’accueil, dans le droit, c’est un parking. »

Sur le terrain, l’écologie peut même devenir un outil d’exclusion. Le ZAN, l’objectif de zéro artificialisation nette des sols, est instrumentalisé par certaines collectivités pour justifier l’absence d’espaces destinés aux Voyageurs. La CGT-Environnement, qui regroupe notamment des travailleurs de l’Office français de la biodiversité, a fait part à Acker de cas où des protecteurs de la nature accélèrent des procédures d’expulsion sur des parcelles naturelles. Des femmes se mobilisent pourtant depuis longtemps, comme le collectif Da So Vas, né en 2012-2013 à Hellemmes-Ronchin, près de Lille, où les habitantes avaient relié les maladies respiratoires de leurs enfants à l’usine de béton jouxtant leur aire. Pour Acker, dont la réflexion est notamment relayée par Basta Media (https://basta.media/William-Acker-antitsiganisme-racisme-environnemental-justice-environnementale), sans justice environnementale, l’écologie risque de renforcer l’exclusion plutôt que de la combattre. Sa thèse parviendra-t-elle à convaincre les acteurs économiques qu’elle vise en priorité ?

Questions-réponses

Quelles organisations ont attaqué l'État français en justice en 2025 sur le climat ?

L'Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC), aux côtés de Greenpeace France, Oxfam France et Notre affaire à tous, pour manquement à l'obligation de protéger tous les citoyens des conséquences du changement climatique.

Quel rôle jouent les acteurs économiques dans la relégation des Voyageurs selon William Acker ?

Les collectivités aménagent et localisent les aires d'accueil, les assureurs refusent de couvrir les caravanes, les exploitants agricoles défendent la valeur de leurs terres, parfois par des épandages de lisier, et l'État approuve ces localisations via les préfets.

Quels sont les coûts sanitaires documentés ?

Une espérance de vie inférieure jusqu'à 15 ans à la moyenne nationale, un Voyageur sur deux exposé à un taux de plomb trop élevé, et une étude de Santé publique France de 2024 en Nouvelle-Aquitaine établissant le lien entre atteintes environnementales et santé.

Comment l'écologie peut-elle devenir un outil d'exclusion ?

L'objectif ZAN de zéro artificialisation nette des sols est instrumentalisé par certaines collectivités pour justifier l'absence d'espaces destinés aux Voyageurs, et la CGT-Environnement a signalé des cas où des protecteurs de la nature accélèrent des procédures d'expulsion sur des parcelles naturelles.