« On n’est pas des robots » : au tribunal de Paris, une justice saturée au bord de la rupture
Au sixième étage du palais de justice de la porte de Clichy, la machine judiciaire tourne à plein régime, mais ses rouages craquent. Depuis la manifestation du 17 octobre, l’imposant bâtiment du nord de la capitale grouille comme une fourmilière. Le parquet a doublé ses capacités d’audience pour absorber l’afflux inédit de dossiers liés aux émeutes et aux pillages. Devant la porte numéro 6.04, un groupe de jeunes visiteuses trépigne : « On va jamais rentrer. » Elles ont déjà tenté leur chance dans les trois autres salles de comparution immédiate. Les robes noires peinent à se frayer un chemin entre les convoqués, les journalistes, les curieux et ceux venus « soutenir leurs camarades ». « Mesdames et messieurs, le tribunal ! Veuillez-vous lever. » Une nouvelle après-midi éprouvante débute.
Le fonctionnement quotidien de cette instance saturée se lit dans les couloirs. Depuis quatre jours, les portes claquent au rythme des allées et venues incessantes des prévenus, qui ne peuvent pas rester au tribunal plus de 20 heures sans être présentés à un magistrat. Cette contrainte de flux impose un rythme effréné aux audiences. Dans le box, deux prévenues de 19 et 21 ans, claquettes aux pieds, doivent interrompre leur récit pour faire de la place à Artiom et Loren, un Moldave et un Roumain accusés d’avoir agressé une femme pour lui dérober son sac à main. « Messieurs, les policiers vont vous escorter. Je vous dis à tout à l’heure », abrège la présidente après leur avoir rappelé leurs droits.
Kimberley et Kelly, les deux jeunes femmes, étaient inconnues de la justice jusqu’à leur interpellation près d’une poubelle remplie de produits cosmétiques. Elles sont accusées de vol avec effraction, commis en réunion, dans la nuit du dimanche 18 au lundi 19 octobre. Dès l’ouverture des débats, l’audience déraille. L’avocate des prévenues conteste l’exploitation du téléphone de ses clientes, document à l’appui. « Vous nous donnez des pièces à 14h. On est pas des robots Maître ! Ça ne se fait pas comme ça », peste la juge, contrainte de suspendre l’audience à peine commencée. « Dis donc, elle est pas commode », souffle une retraitée dans le public. Les magistrats sont surtout sous pression.
Car le malaise dépasse le prétoire parisien. « On est en surrégime total depuis des mois », explique Aurélien Martini, secrétaire général adjoint de l’Union syndicale des magistrats et procureur de la République adjoint de Meaux. Selon lui, les juridictions sont débordées par les plaintes et la multiplication des priorités fixées par Gérald Darmanin : 64 dépêches et circulaires en 2025, plus de 50 en 2026. Après le réexamen massif des dossiers de violences sexuelles sur mineurs dans la foulée de l’affaire Lyhanna, les parquets doivent désormais gérer les conséquences des manifestations lycéennes et des saccages. « Le système ne tiendra pas ainsi éternellement », alerte le magistrat.
La pression politique pèse aussi sur l’exécution des procédures. Face aux « actes extrêmement graves » du week-end dernier, le garde des Sceaux a demandé à tous les parquets de retenir la qualification de « criminalité organisée ». Sous ce régime, les gardes à vue peuvent être prolongées jusqu’à 72 heures. Craignant que « les commerçants et les habitants se fassent justice eux-mêmes », le ministre assume une réponse pénale « extrêmement ferme », même pour les primo-délinquants. Mardi, une trentaine d’avocats, à l’initiative du collectif « Colère noire » engagé contre la « brutalité de l’État », a fait irruption dans chacune des salles de comparution immédiate pour dénoncer la « répression historique » contre la jeunesse et enjoindre les magistrats à résister aux « pressions politiques ».
Dans la salle 6.04, la présidente, éreintée par une semaine de chahut, reprend la main. « Parlons des faits. Que s’est-il passé ? », presse-t-elle. « Des garçons nous ont proposé d’aller au Sephora d’Odéon pour nous faire plaisir », poursuit l’accusée d’un air candide, provoquant des rires dans l’assemblée. « Je ne veux aucun commentaire, aucune réaction, sinon je fais évacuer la salle », menace la juge. « Je regrette profondément », marmonne Kelly. Après deux heures d’audience entrecoupées de cinq autres affaires, le tribunal déclare le duo coupable et lui inflige la même peine : douze mois d’emprisonnement, dont six avec sursis probatoire pendant deux ans. De grosses larmes mouillent les faux-cils de Kelly, qui comprend qu’elle passera la nuit en prison : « Je peux pas ! Qui va garder mon fils ? »
Il n’est que 17h. La journée est loin d’être terminée pour les magistrats. « Dossier numéro 2 », lance machinalement l’huissier. « L’avocat d’Hermann F. est-il présent ? »