Un centre-ville placé sous cloche, un hélicoptère, des blindés, des snipers et une unité d’élite jusque dans le box des accusés: à partir de lundi et pendant trois semaines, Aix-en-Provence vivra au rythme d’un procès hors norme. Au banc des accusés, un triple assassinat dont les victimes ont été retrouvées démembrées et carbonisées. Au-delà du dossier lui-même, c’est toute l’organisation de la justice criminelle française qui se retrouve au centre d’un débat dont les enjeux dépassent largement les murs du palais.
Pour les habitants, les commerçants et les forces de sécurité intérieure, ces trois semaines signifient d’abord des contraintes concrètes au quotidien. Ce n’est pas une première: en mars, le premier procès de chefs présumés de la DZ Mafia s’était déjà tenu avec un dispositif de sécurité comparable, et la population avait dû s’accommoder de ces bouclages. “Ces procès n’ont plus rien d’exceptionnel, puisqu’ils se répètent”, constate Franck Rastoul, procureur général près la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Face à cette répétition, il plaide pour la création “dans les meilleurs délais d’une salle d’audience dans un lieu hors du centre-ville d’Aix, éloigné des commerces”, afin de protéger le public et de “simplifier le trajet des escortes”.
Le magistrat va plus loin. Avec huit tribunaux, le ressort de la cour d’appel croule sous les dossiers criminels: 583 affaires “en stock”, une “embolie” qui le conduit à “appeler à une révolution copernicienne de la justice criminelle”. Selon lui, “des moyens supplémentaires ne peuvent résoudre seuls le problème de fond. Il faut aussi revoir nos organisations et notre code de procédure dans le respect des droits de la défense, non pas pour avoir des circuits expéditifs mais simplifiés”. Il pointe notamment “les demandes de mise en liberté +mitraillettes+ faites sans qu’il y ait le moindre élément nouveau”. La chambre de l’instruction, qui traite les dossiers de criminalité organisée de Marseille et ses environs, “consacre 80% de son activité aux contentieux de la détention provisoire. Il ne lui reste plus que 20% pour traiter le fond. Ce n’est plus possible”, déplore-t-il.
Du côté des avocats, l’exaspération est également manifeste. “La défense ne se taira pas”: plus de 1.200 pénalistes avaient signé cette tribune après la demande du procureur général d’Aix d’une enquête déontologique visant quatre avocats, à la suite d’incidents d’audience lors du premier procès de dirigeants présumés de la DZ Mafia. “La défense est devenue très difficile” à Aix, assure Me Hugues Vigier, avocat de nombreux narcotrafiquants. “Les peines sont plus lourdes qu’ailleurs pour des faits de même nature”, dit-il, dénonçant une quête d‘“exemplarité”.
Le procès, baptisé “sangs mêlés” par les enquêteurs, verra comparaître deux barons présumés de la drogue de Marseille, jugés pour des faits antérieurs à la création de la désormais fameuse DZ Mafia. Les principaux accusés, détenus dans des prisons de haute sécurité, sont présumés à la tête de ce groupe criminel.
Karim Harrat, 38 ans, surnommé le “Rant”, diminutif de Rantanplan selon les enquêtes judiciaires, est présenté comme une figure du narcobanditisme lié à la DZ. Ce Marseillais est soupçonné d’avoir piloté depuis l’étranger, notamment à Dubaï, un vaste réseau de trafic de stupéfiants dans la cité phocéenne. Extradé du Maroc vers la France en février 2023, il était recherché dans plusieurs dossiers d’assassinats. En janvier 2026, il a été condamné à 10 ans de prison pour son rôle dans un trafic international de cannabis et de cocaïne, puis en mars à 25 ans de prison pour avoir commandité un double assassinat en 2019. Silhouette svelte, légèrement dégarni, il se présente comme un “voleur de cartes bleues” ou un “auto-entrepreneur” aux Émirats arabes unis.
Amine Oualane, 32 ans, dit “Mamine”, est incarcéré depuis ses 18 ans et soupçonné d’être l’un des piliers de la DZ. “Quatorze ans en prison, c’est extrêmement dur. Il a un mal-être forcément”, confie son avocate, Me Inès Medioune. Au cours du procès de mars pour double assassinat, où il a été acquitté, l’enquête de personnalité avait révélé une enfance marquée par la maltraitance, l’enfermement et le manque de nourriture. Déscolarisé vers 15 ans, il avait basculé dans la délinquance, mû par “une attirance pour l’argent rapide”.
Les deux hommes sont accusés d’avoir été respectivement le commanditaire et l’exécutant du triple assassinat. Parmi les victimes figure le frère aîné d’Amine Kessaci, militant engagé contre le narcotrafic. Selon une source proche du dossier, “Mamine” est aussi une piste dans le meurtre de Mehdi Kessaci, frère cadet d’Amine, totalement étranger au trafic. Tué de plusieurs balles en plein après-midi à Marseille fin 2025, sa mort avait provoqué une onde de choc.
Au-delà des personnalités qui défileront dans le box, c’est la capacité de la justice à juger ces dossiers dans des conditions à la fois sûres, équitables et soutenables qui sera scrutée pendant ces trois semaines. La question restera ouverte bien après le verdict: la France saura-t-elle juger ce type d’affaires sans plonger chaque fois un centre-ville sous cloche?