Le coût des pillages des 17 et 18 octobre se chiffre déjà en centaines de millions d’euros, selon le président de CCI France, qui a estimé lundi 19 octobre que l’on “dépassera les 2 000” commerces directement touchés dans le pays. Un bilan lourd pour l’appareil commercial français, qui interroge la capacité de l’Etat à sécuriser les magasins lors de mobilisations mêlant colère lycéenne, lutte contre la vie chère et gilets jaunes.
Sur le terrain, les forces de l’ordre n’ont pas réussi à empêcher des pillages massifs, débutés samedi en plein jour et poursuivis dimanche à Paris, Lyon et Marseille. Dans la capitale, “des rues entières ont été méthodiquement ravagées”, a déploré Emmanuel Grégoire, le maire socialiste de Paris, tandis que Marseille, Lyon, Bordeaux, Nice, Lille, Montpellier et Rouen ont également été touchées. Les maires de ces grandes villes réclament désormais des comptes au gouvernement. “Je veux savoir pourquoi des gens ont pu impunément casser”, interroge Benoît Payan, le maire de Marseille, où le centre-ville a été largement pris pour cible. “Des casseurs ont pu passer de magasin en magasin sans croiser un seul policier”, déplore de son côté Emmanuel Grégoire dans Libération.
Pour comprendre comment les pilleurs ont eu le champ libre, il faut examiner l’organisation des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) et des Compagnies d’intervention (CI), dites unités constituées. Elles opèrent de manière collective, ne peuvent pas se séparer et “n’ont pas pour vocation d’interpeller, ce n’est pas leur métier de base”, souligne Stanislas Gaudon, délégué national du syndicat policier Alliance. Leur but est avant tout de sécuriser les cortèges en repoussant les éléments perturbateurs, précise-t-il : “si tout le monde interpelle, il n’y a plus personne sur le terrain pour remplir cette mission”. Les interpellations relèvent des unités mobiles, principalement les brigades anti-criminalité (BAC), les compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI) et les brigades de répression de l’action violente motorisée (BRAV-M), créées en 2019 à Paris, en plein mouvement des gilets jaunes, pour interpeller plus rapidement les groupes violents dispersés. Le syndicaliste regrette toutefois que, dans des villes moyennes comme Angers et Reims, “il n’y ait tout simplement pas de forces mobiles”. Ce week-end, les policiers municipaux ont été sollicités “en nombre”, rapporte-t-il, “alors même qu’ils ne sont pas armés”.
Même lorsque les unités spécialisées ont été déployées, leurs effectifs ont été pris de court. “Samedi, les casseurs étaient partout, c’était impossible à gérer, les collègues n’ont jamais vu ça, y compris les plus anciens”, assure Rudy Manna, délégué national de l’Unsa police. Il s’arrête sur la situation “cauchemardesque” de Marseille, où plus de 30 000 pilleurs ont été dénombrés samedi par la préfecture de police des Bouches-du-Rhône, contre 1 500 recensés par la mairie. “Les unités mobiles ont arrêté les casseurs dès qu’elles ont pu le faire mais ils étaient tellement nombreux”, pointe le syndicaliste, qui dénonce “une volonté très claire de tuer du flic”. Dans la cité phocéenne, les forces de l’ordre ont tout de même procédé à 101 interpellations (74 majeurs et 27 mineurs), dont “80% représentent des vols avec dégradations en réunion”, selon le parquet.
A Paris, les policiers ont été rapidement dépassés par le nombre de casseurs. Des contestataires ont répondu à des appels “sur les réseaux sociaux (…), avec la consigne de converger vers les lieux de pouvoir, et vers l’Elysée”, a appris France Télévisions d’une source sécuritaire lundi, selon laquelle des membres de l’ultragauche étaient présents “pour créer du chaos”, rejoints à partir de 13 heures par “des jeunes de quartiers [populaires] qui sont arrivés en très grand nombre”. “Ils ont vu qu’il y avait l’occasion de briser, de détruire, de s’en prendre aux forces de l’ordre”, estime cette source, qui qualifie ces mobilisations d‘“inédites”. “On avait affaire à des groupuscules très dispersés”, affirme aussi Stanislas Gaudon, rappelant qu‘“on ne peut malheureusement pas mettre un policier devant chaque devanture de magasin”. Plus de 1 000 personnes ont été interpellées dans la capitale durant le week-end, selon la préfecture de police de Paris, en particulier pour des atteintes aux biens. A Lyon, Patrice, CRS intervenu lors du mouvement des gilets jaunes et des manifestations contre la réforme des retraites, a vécu l’une “des journées les plus compliquées” de sa carrière : le dispositif était “formaté pour une importante manifestation mais (…) insuffisant pour empêcher les pillages”, selon lui. Le parquet de Lyon a annoncé lundi 199 interpellations depuis samedi, principalement pour des soupçons de vols, de dégradations de commerces ou de recel, selon Le Progrès.
Peu importe le nombre de policiers mobilisés, il est impossible d’interpeller “tous” les pilleurs, confie un commandant de CRS à France Télévisions. “On a affaire à un public de jeunes en baskets, qui joue au chat et à la souris”, explique-t-il : “Vous n’arriverez pas à tous les interpeller, que ce soit en France ou dans n’importe quel pays du monde.” Pour lui, “la technique” des forces de l’ordre est globalement “bonne” et les brigades n’étaient pas particulièrement “sous-dimensionnées”. “Ce qui est surdimensionné, ce sont les casseurs”, insiste-t-il. “La mobilité des casseurs, des pilleurs, est de loin le facteur le plus handicapant pour nos interventions”, abonde Stanislas Gaudon. Rudy Manna reconnaît qu‘“il aurait fallu 40 ou 50 compagnies supplémentaires vu le nombre en face, mais c’était impossible”. Quant à un équipement plus léger pour plus de mobilité, “impossible”, tranche-t-il : sans ces protections, “les collègues finiraient tous gravement blessés, voire morts”.
Stanislas Gaudon rappelle par ailleurs qu’une interpellation, “ce n’est pas seulement mettre quelqu’un dans un fourgon” : le suspect doit être emmené au commissariat, pris en charge par un officier de police judiciaire (OPJ) qui décide de le relâcher ou de le placer en garde à vue, et le policier doit remettre un procès-verbal détaillé. “Tout ça prend beaucoup de temps et le policier qui remplit son rapport n’est pas sur le terrain pour aider les collègues”, pointe-t-il. Opposé aux couvre-feux instaurés lundi soir dans plusieurs communes, dont Paris, puisque “les pillages ont eu lieu de jour ce week-end”, il préconise plutôt de “renforcer la chaîne pénale” en recrutant davantage de policiers-enquêteurs. “Il manque entre 2 000 et 2 500 enquêteurs” dans la police judiciaire, estime-t-il, déplorant “les files d’attente dans les commissariats au moment des gardes à vue”. “La chaîne judiciaire ne peut pas suivre : certains interpellés ont été convoqués à une date ultérieure ou remis en liberté.” Reste à savoir si les commerçants, déjà privés de centaines de millions d’euros, pourront compter sur des renforts d’enquêteurs pour voir les auteurs des pillages jugés.