Le scandale qui frappe Manchester City est d’abord une affaire d’argent, et de beaucoup d’argent. La Premier League accuse le club anglais de 114 infractions financières, un chiffre sans précédent dans l’histoire du championnat. Au cœur du dossier, une mine de 18 millions de documents livrés au journal allemand Der Spiegel, qui travaille sur ces révélations depuis dix ans avec une équipe de médias européens, dont Mediapart pour la France. Les documents décrivent un club qui, selon les fuites, aurait contourné tous les garde-fous du fair-play financier pour gonfler artificiellement ses revenus.
Racheté en 2008 par les Émirats arabes unis, à une époque où il ne pesait pas grand-chose face à son rival et voisin Manchester United, le club avait besoin d’investir vite pour marquer l’Europe d’un signe fort. L’exemple le plus frappant concerne son sponsor, la compagnie aérienne émiratie Etihad Airways, qui a déboursé des dizaines de millions pour figurer sur le maillot et donner son nom au stade. Les documents révèlent qu’en réalité, un fonds d’investissement émirati versait secrètement de l’argent à la compagnie aérienne pour rendre possible ce contrat mirobolant. Une infraction parmi tant d’autres, selon les fuites, qui dénoncent un florilège de pratiques : sociétés écrans, contrats fictifs, évasions fiscales, transferts de joueurs douteux ou encore dopage financier, autant de techniques attribuées à de riches propriétaires de clubs qui cherchent dans le football un moyen de s’acheter une image internationale et d’imposer leur soft power.
Pour Manchester City, l’enjeu est considérable. Le club risque une perte de points, la perte de titres, voire une exclusion de la ligue. Pour l’instant, il clame son innocence et a fait appel. Derrière ces chiffres se profile aussi la question du contrôle du capital : qui finance, qui profite, et selon quelles règles, dans un football business que les fuites décrivent comme dépourvu de règles, si ce n’est celle du plus retors.
C’est dans ce contexte que Rui Pinto, le lanceur d’alerte à l’origine des documents, vient de perdre la protection de la justice portugaise. Informaticien, hacker à ses heures perdues et passionné de football, il avait créé en 2015 le site Football Leaks pour révéler des pratiques frauduleuses avant de confier les documents à la presse. Jusqu’ici, il bénéficiait d’une identité d’emprunt, d’un logement tenu secret et d’une protection policière, une sécurité qui s’avérait nécessaire puisqu’il a subi une agression en avril de la part d’un supporter.
La justice portugaise a motivé sa révocation par le non-respect du protocole de sécurité : Pinto aurait quitté son domicile sans en informer les policiers. Mediapart rappelle toutefois qu’une décision aussi engageante devrait normalement être précédée d’une audition du principal intéressé, ce qui n’a pas eu lieu. Les avocats de Pinto font appel contre une décision qui ne respecte pas, selon eux, l’État de droit. Ils appellent les autres pays européens qui ont tiré parti de ces révélations à ne pas lui tourner le dos, un argument qui vise directement les rédactions et les institutions qui ont exploité une source aussi précieuse sans aujourd’hui garantir sa sécurité.
Depuis le début de ce scandale, Rui Pinto entretient une relation houleuse avec la justice de son pays, tour à tour attaqué, protégé puis abandonné. Il vient de lancer un appel aux dons pour financer une autre terre d’accueil, un signal inquiétant pour l’économie de l’information : sans protection à la hauteur du courage des lanceurs d’alerte, la matière première du journalisme d’investigation risque de se raréfier.
Pour les observateurs du football business, l’affaire pose une double question. D’un côté, celle des sanctions financières et sportives qui attendent Manchester City, avec des conséquences potentiellement lourdes pour un club devenu un acteur majeur du marché des transferts et des droits télévisés. De l’autre, celle du coût de la transparence : ce sont les révélations de Pinto qui ont permis de documenter les montages financiers du club, et c’est cet informateur qui se retrouve aujourd’hui sans filet. Reste à savoir si les acteurs économiques qui ont bénéficié de ses documents accepteront d’en assumer le prix.