Le pouvoir exécutif redoute une accumulation de mécontentements dans les semaines qui viennent. Samedi 17 octobre, les rues ont accueilli des lycéens, des étudiants et des manifestants opposés à la vie chère, rejoints par d’anciens gilets jaunes. Mais Matignon surveille avec inquiétude une autre colère en gestation : celle du monde agricole, attendue à partir du mois de novembre.
Pour les citoyens, l’enjeu dépasse la seule question des manifestations. Les difficultés que traversent les exploitants touchent directement l’approvisionnement alimentaire et les prix que les ménages paient chaque jour. Les coopératives agricoles ont d’ailleurs alerté sur de nouvelles hausses des prix alimentaires liées à la sécheresse. Des maraîchers, exclus de l’assurance récolte et démunis face à la sécheresse, se demandent s’ils pourront poursuivre leur activité.
C’est dans ce contexte que l’État a tenté de désamorcer la crise. Une enveloppe de 500 à 700 millions d’euros a été annoncée jeudi 15 octobre pour un plan de relance agricole 2027. Cette somme s’ajoute au milliard d’euros de mesures d’urgence débloqué il y a quelques mois. Ces financements sont destinés à faire face à la sécheresse, aux canicules et à la hausse des prix du carburant et des engrais consécutive au blocage du détroit d’Ormuz.
Ces mesures pourraient toutefois ne pas suffire, selon l’appréciation de l’exécutif, qui appréhende depuis plusieurs semaines les conséquences de l’été caniculaire qui vient de s’achever. La terre devient difficile à retourner. Le fourrage manque pour les bêtes, et les exploitants peinent à trouver la trésorerie nécessaire pour acheter des semis après l’hiver. Au sommet de l’État, chacun sait que la saison des colères agricoles débute en novembre, au moment où les agriculteurs retrouvent les factures posées sur leur bureau. “Le moment, dit-on à Matignon, où certains décompensent psychologiquement.”
La question de la santé mentale dans la profession est prise très au sérieux, et pour cause : on dénombre quelque 300 suicides par an dans ce milieu. Le chiffre de 20 000 à 30 000 fermes en difficulté circule. Dans toutes les filières, beaucoup se posent la question d’arrêter, y compris au sein d’exploitations familiales. Matignon craint donc le désespoir d’agriculteurs accablés par leurs dettes.
Depuis la fin août, Sébastien Lecornu envoie régulièrement des messages au monde agricole. Ces messages font rarement la une des journaux, mais le Premier ministre répète souvent que “l’agriculture ne peut pas attendre l’élection présidentielle.” Il affirme aussi, en petit comité, qu‘“il faut respecter les raisons des agriculteurs.”
Du côté des organisations professionnelles, la mobilisation s’organise. Certains agriculteurs seront dans les rues samedi, plutôt du côté de la Confédération paysanne, classée à gauche, qui déplore dans une vidéo consacrée au plan de relance agricole que “rien n’est fait pour protéger le marché, rien n’est fait sur des prix minimums garantis.” Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, évoque quant à lui des mobilisations à Bruxelles en novembre ou décembre. Des agriculteurs dans la rue constituent une hantise du ministère de l’Intérieur.
Pour le grand public, la convergence possible de ces différentes colères pose une question de fond : celle de la capacité des pouvoirs publics à répondre à des difficultés qui touchent à la fois le revenu des producteurs, leur santé et, in fine, le prix et la disponibilité de l’alimentation pour tous. Le détail des mobilisations et des annonces gouvernementales est retracé par franceinfo, consultable à cette adresse : https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-brief-politique/deja-confronte-aux-mobilisations-lyceennes-et-contre-la-vie-chere-le-gouvernement-craint-la-saison-des-coleres-agricoles_8220625.html
Reste à savoir si l’enveloppe annoncée et les messages répétés du Premier ministre suffiront à apaiser un secteur qui, selon les observations rapportées à Matignon, entre dans la période de l’année où les tensions deviennent les plus vives. La réponse se dessinera dans les rues et dans les campagnes au cours des prochaines semaines.