L’asile d’Anjanamasina, près d’Antananarivo, demeure l’un des témoignages les plus brutaux de ce que l’administration coloniale française a produit hors de métropole. Inauguré officiellement en 1912, après des premières expérimentations psychiatriques menées à Antananarivo dès 1906, il fut longtemps le seul établissement de ce type créé par la France dans ses territoires colonisés. C’est cette histoire institutionnelle que retrace le chercheur Raphaël Gallien dans son livre À en perdre la raison. Folies et colonisation à Madagascar, publié chez La Découverte en 2026, et qu’il a présentée au Rendez-vous de l’histoire de Blois.
L’enquête commence par une découverte d’archives. Lorsqu’il se rend sur place en 2019, Raphaël Gallien s’attend, comme c’est souvent le cas pour les vestiges de l’époque coloniale, à trouver des documents rares ou dispersés. Le centre, devenu hôpital en 1958 et toujours le seul établissement de sa spécialité sur la Grande Île, lui réserve pourtant une surprise : plus de 1 400 dossiers de patients, entassés dans le plus grand désordre dans un pavillon désaffecté. La série couvre la période allant de 1906 à la fin des années 2000. Certains dossiers sont très maigres. D’autres contiennent des poèmes, des récits de vies, des dessins, des lettres ou des journaux intimes.
Ces documents éclairent le fonctionnement d’une institution où la hiérarchie coloniale s’incarnait jusque dans les pavillons. L’établissement, qui accueillait des patients dès 1911, comptait une centaine d’internés au départ, puis six cents au moment de l’indépendance. Les trois quarts étaient des hommes, majoritairement des indigènes. La petite minorité d’Européens, qui n’étaient pas tous des colons, était hébergée dans un pavillon séparé, et il n’en demeure qu’une soixantaine de dossiers. Le quartier des indigènes était divisé en trois catégories : tranquilles, semi-tranquilles, agités. Cerné de barbelés, l’établissement avait des allures de prison. La moitié des personnes qui y entraient, majoritairement à l’âge adulte, y finissaient leur vie, l’insalubrité et la mauvaise alimentation contribuant à un taux de mortalité impressionnant.
Le traitement différencié des patients selon leur origine transparaît jusque dans l’organisation du travail, imposé aux indigènes alors que les patients européens en étaient dispensés. Certains dossiers se réduisent à quelques lignes : « S’est suicidé par pendaison à 20h10 », suivi d’un nom et d’un prénom, ou encore, sans aucune autre donnée, « Belle femme », formule qui en dit long sur la question sexuelle dans le monde colonial.
Parmi les cas étudiés figure celui de Jean R., instituteur malgache interné pour avoir demandé à ses collègues et à ses élèves de s’agenouiller devant lui. À l’asile, il rédigeait des compositions sur les sujets les plus divers, censées montrer l’étendue de son savoir. « Sa souffrance est le produit des impossibilités de la colonisation », explique Raphaël Gallien, qui note que pour de tels cas, les médecins se demandaient si leurs patients n’avaient pas été trop rapidement civilisés. Devant l’indifférence du personnel, Jean R. changea d’identité et se déclara médecin. Il mourut prématurément à 31 ans, ses dernières missives présentant un étrange bégaiement écrit, répétant des mots puis de simples lettres, comme pour matérialiser une communication impossible. Dans une autre lettre, non datée, on trouve cet aveu : « Je vous vois en me voyant. » Pour le chercheur, le délire, comme le théorise la psychanalyse, est une tentative de résolution : on ne délire jamais que la folie du monde.
Cette lecture rejoint celle du psychiatre Frantz Fanon, selon qui « le délire est une solution possible à la domination coloniale ». Dès 1955, l’ethnologue Jean Rouch l’avait illustrée dans son documentaire Les Maîtres fous, montrant les rites de la communauté religieuse des Haoukas à Accra, en Gold Coast, aujourd’hui le Ghana, où des figures de la colonisation étaient incarnées par la transe, entre confession publique, chorégraphies frénétiques et sacrifices d’animaux. « Ce jeu violent, expliquera le réalisateur, n’est que le reflet de notre civilisation. »
L’insurrection de 1947 et « sa répression qui rend fou », pour reprendre les mots de Raphaël Gallien, eurent des répercussions directes sur la vie de l’asile. Le cas de Tsara, un homme de 27 ans interné deux ans après les événements, en témoigne : il ne cessait de répéter une rumeur manifestement infondée rapportée par son frère, faisant de lui un « condamné à mort par le tribunal militaire pour s’être mêlé aux affaires de la rébellion ». Tsara ne quitta l’asile qu’en 1970, dix ans après l’indépendance, et fut pris en charge par ce même frère dont les mots imprudents avaient précipité son effondrement psychique.
« Le délire n’apparaît jamais hors de l’histoire », écrit Raphaël Gallien. Dans l’asile colonial d’Anjanamasina, « il rend visible ce que l’institution cherche à faire taire par l’internement ». Une analyse détaillée de cette histoire est par ailleurs accessible sur cette page : https://www.rfi.fr/fr/connaissances/20261026-%C3%A0-madagascar-les-d%C3%A9lires-de-l-asile-colonial-d-anjanamasina