Recrutés par promesses de salaire, ces Africains envoyés au front en Ukraine

Recrutés par promesses de salaire, ces Africains envoyés au front en Ukraine

Comment la pauvreté pousse des jeunes Africains vers le front ukrainien

Ils partent pour un salaire et se retrouvent sous les drones. Des jeunes Africains issus des classes populaires urbaines, souvent sans emploi ou aux revenus précaires, ont rejoint l’armée russe en Ukraine, attirés par des rémunérations très élevées ou piégés par de fausses offres d’emploi. Envoyés dans les secteurs les plus exposés du front, là où drones et artillerie provoquent une mortalité très forte, ils incarnent le versant humain d’un phénomène que documente une enquête de l’Ifri, l’Institut français des relations internationales.

C’est l’objet du second volet des travaux de Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l’institut, présenté dans un nouvel épisode du « Monde selon l’Ifri », dans lequel Marc Hecker s’entretient avec lui. L’enquête repose sur des entretiens avec des prisonniers de guerre africains détenus en Ukraine. Les quatorze hommes interrogés avaient passé entre une semaine et trois mois au front avant leur capture.

L’ampleur du phénomène donne la mesure du risque. Selon les services ukrainiens, quelque 3 000 combattants africains ont rejoint l’armée russe depuis le début du conflit, sur un total de 18 000 à 20 000 étrangers. Ils viennent notamment du Ghana, du Kenya, du Cameroun, d’Ouganda, de Gambie, du Zimbabwe et de Centrafrique. Trois profils se dégagent : des étudiants résidant en Russie, recrutés dès 2022 ; des jeunes urbains des classes populaires, au chômage ou aux revenus précaires ; et d’anciens militaires ou policiers. Des trajectoires différentes, mais un dénominateur commun : la recherche d’un revenu.

Car l’argent est le premier moteur de l’engagement. Volontaires ou piégés par de fausses annonces, ces hommes cherchent avant tout à sortir de la pauvreté. L’armée russe leur fait miroiter des salaires très élevés, le passeport russe, des indemnités en cas de blessure et un accompagnement social pour leurs familles. Des promesses qui se heurtent à une réalité brutale : les recrues étrangères sont envoyées dans les secteurs les plus exposés, cette « kill zone » où la mortalité est la plus forte.

Une fois capturés, leur situation n’en devient que plus précaire. Exclus des échanges de prisonniers négociés entre Kiev et Moscou, les Africains détenus en Ukraine se retrouvent dans une impasse diplomatique et juridique.

Face à ce phénomène, les gouvernements africains oscillent entre déni et riposte, résume l’enquête. Certains minimisent ou taisent la présence de leurs ressortissants sur le front. D’autres, comme l’Afrique du Sud et le Botswana, mettent en garde leurs citoyens contre les fausses annonces d’emploi. D’autres encore démantèlent des filières de recrutement : au Zimbabwe, deux citoyens russes sont poursuivis pour trafic d’êtres humains. Quelques-uns, enfin, engagent une action diplomatique pour faire cesser les recrutements et obtenir le retour de leurs nationaux.

Cette mécanique ne se limite pas au champ de bataille. La Russie propose aux dirigeants africains une assistance sécuritaire, qui va de la formation militaire à la garde rapprochée assurée par l’Africa Corps ou le GRU, en échange de soutiens diplomatiques. Un troc que l’enquête résume par l’expression « sécurité contre alignement politique ». Les promesses d’investissements, elles, restent peu concrétisées. Moscou fournit également des services politiques aux régimes alliés : formation à la cyberpropagande au Burkina Faso, recours à des influenceurs locaux à Madagascar.

L’implantation russe s’élargit en parallèle. L’Africa Corps est désormais présent en Guinée équatoriale et au Congo-Brazzaville. Sur la façade orientale du continent, la Russie s’intéresse à Madagascar, dont elle soutient le régime militaire depuis fin 2025, ainsi qu’à la Tanzanie et aux Seychelles, afin de sécuriser les routes maritimes qui contournent la mer Rouge. Face à cette poussée, Paris tente de préserver son influence à Madagascar par des partenariats et des investissements économiques.

Au-delà des chiffres, l’enquête met en lumière le sort d’hommes partis chercher un revenu et capturés après quelques semaines ou quelques mois au front. Leur avenir dépend désormais de la capacité des États à protéger leurs ressortissants : alerter les candidats au départ, démanteler les filières, négocier les retours. L’épisode est disponible sur Apple Podcasts, Spotify ou Deezer.

Questions-réponses

Pourquoi des Africains rejoignent-ils l'armée russe en Ukraine ?

L'argent est le premier moteur : l'armée russe fait miroiter des salaires très élevés, le passeport russe, des indemnités en cas de blessure et un accompagnement social pour leurs familles. Certains sont aussi piégés par de fausses annonces d'emploi.

Combien de combattants africains sont concernés et d'où viennent-ils ?

Selon les services ukrainiens, environ 3 000 combattants africains ont rejoint l'armée russe depuis le début du conflit, sur un total de 18 000 à 20 000 étrangers. Ils viennent notamment du Ghana, du Kenya, du Cameroun, d'Ouganda, de Gambie, du Zimbabwe et de Centrafrique.

Que deviennent les prisonniers de guerre africains capturés en Ukraine ?

Exclus des échanges de prisonniers négociés entre Kiev et Moscou, les Africains détenus en Ukraine se retrouvent dans une impasse diplomatique et juridique, dans une situation très précaire.

Comment réagissent les gouvernements africains ?

Ils oscillent entre déni et riposte : certains minimisent ou taisent la présence de leurs ressortissants, d'autres comme l'Afrique du Sud et le Botswana mettent en garde leurs citoyens, le Zimbabwe poursuit deux Russes pour trafic d'êtres humains, et quelques États engagent une action diplomatique pour faire cesser les recrutements et obtenir le retour de leurs nationaux.

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